Une fable sur l’internet canadien.
Éducation
19 septembre 2022

Une fable sur l’internet canadien.

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Danilo Tubic
Rédacteur

Il y a fort, fort longtemps (au XIXe siècle), dans un monde bien, bien lointain (le Canada), existait une forêt enchantée où tous les animaux vivaient en harmonie entre eux et avec la nature.

Parmi ces animaux se trouvaient des chameaux, des chouettes, des marmottes, des papillons et de belles petites abeilles butineuses. Ces petites abeilles se concertèrent un jour avec le Grand Cougar (le Gouvernement du Canada) et obtinrent un mandat très unique.

« Notre forêt a besoin de miel », leur dit le Grand Cougar, « et je veux que vous vous sépariez la tâche pour vous assurer que tous les animaux de la forêt puissent en avoir. »

Après quelques discussions, les butineuses se mirent immédiatement au travail. Elles passèrent des jours à tracer des lignes et à délimiter des zones entre les arbres et ruisseaux pour enfin parvenir à un résultat. La forêt fut divisée par sections, chaque abeille obtenant une section à elle seule, mais devant s’assurer que chacun des animaux y logeant puisse obtenir du miel. En échange de ce grand effort, les animaux de la forêt pourraient accéder au miel en échange d’un peu de nourriture.

« Que de joie! Nous n’aurons plus à nous faire piquer! » s’exclama l’ours.

« Je vais enfin pouvoir goûter à du miel frais », s’esclaffa le renard.

L’infrastructure mielleuse des abeilles. — Hiller Goodspeed

Vous l’aurez compris, on se fait un peu de fun avec un sujet compliqué : comment l’internet au Canada fonctionne et, vous l’aurez compris, le rôle des géants des télécommunications (*tousse tousse, abeilles) dans tout ça. Oh et le miel dans ce cas-ci représente le service téléphonique. L’internet s’en vient, vous verrez.

Retour à notre fable. Ou allégorie. Je sais pas, j’ai étudié en communications, pas en littérature.

Les butineuses se virent donc confier cette énormissime tâche qu’est de fournir du miel à tous les animaux de la forêt, mais elles obtinrent également le monopole de chaque section de ladite forêt. Elles remontèrent leurs manches et se mirent au boulot.

Pendant plusieurs années, les abeilles, avec l’aide du Grand Cougar (parce que, oui, le gouvernement du Canada a porté main très forte à l’établissement de l’infrastructure), agrémentèrent leur section de forêt d’un système de ruches robuste et étendu, se rendant à chaque tanière, nid, antre, habitat, etc. Le plan du Grand Cougar fonctionna à merveille. Pendant des générations de lapin (et une moitié de génération éléphantine), la forêt profita du miel des abeilles en échange de quelques fruits par-ci et quelques fleurs par là.

Au fil du temps, les abeilles découvrirent cependant une nouvelle niche à exploiter : la gelée royale (aka l’internet). Encore plus goûteuse que le miel, et bien plus utile (on ne peut pas aller sur Facebook avec une ligne fixe), ce nouveau produit fit des ravages et devint encore plus populaire que le miel, l’outrepassant en termes de ventes (et de profits!).

Les abeilles n’arrivaient pas y croire. Quelle chance pour elles!

Cependant, un beau jour (en 1998), le cousin du Grand Cougar, le Clairement Royal Tigre Charmant (ça, c’est le CRTC) remarqua que les abeilles ne travaillaient plus autant qu’avant. Le système de distribution du miel était mature, tandis que celui pour la gelée royale progressait à bon rythme ; les abeilles profitaient du paiement en nourriture des autres animaux, mais n’essayaient plus de se dépasser. Le Tigre aurait même pu jurer qu’elles avaient pris quelques grammes autour de la taille en se reposant tant sur leurs lauriers.

La discussion qui changea tout. — Hiller Goodspeed

Voyant tout cela, le Clairement Royal Tigre Charmant décida de changer les choses. Du haut d’un rocher, il lança aux abeilles :

« Vous devez dès maintenant permettre aux fourmis d’avoir accès à vos ruches. »

« Mais pourquoi? » s’indignèrent les grosses abeilles. « Tout le monde a accès au miel et à la gelée royale grâce à nous! Nous devrions être récompensées pour nos efforts! »

« Certes, répondit le Tigre, mais ce n’est point juste que vous seules puissiez en vendre aux animaux de la forêt. En fait, le monopole établi par mon cousin le Grand Cougar a fait son temps. La forêt d’en face (l’Europe) semble avoir un énorme succès avec ses propres fourmis. Un peu de concurrence mènerait à de l’innovation et un meilleur service pour les animaux. »

À contrecœur, les abeilles percèrent de petites portes dans le côté de leurs ruches pour que les fourmis puissent se frayer un chemin aux bassins mielleux et aux piscines gélatineuses, quoique le miel perdait de son attrait au jour le jour. À ces portes, chaque fourmi se devait de payer un petit montant nutritif pour pouvoir accéder au butin à l’intérieur : en d’autres termes, un péage.

Les fourmis, ardentes travailleuses qu’elles le sont, élurent de concert de se dédier à approvisionner les animaux de la forêt. Des centaines de petites travailleuses se déversèrent donc dans la forêt, amenant avec elles de la gelée royale à un prix plus abordable.

« Enfin, un peu de choix! » hulula le hibou.

« Enfin, je ne serai plus obligé de faire affaire avec les abeilles grassouillettes! » coassa le crapaud.

Que de joie! — Hiller Goodspeed

Est-ce qu’on se donne une tape dans le dos en se surnommant « petites fourmis travailleuses »? Possible. Mais c’est quand même la réalité. Les fournisseurs internet AIT (l’équivalent en français de TPIA), donc qui utilisent l’infrastructure des gros joueurs, ont amené changement, baisses de prix et nouveauté au monde des télécommunications grâce à leur simple existence. La concurrence est un aspect crucial de notre industrie, car elle empêche certains acteurs de s’en tirer en faisant le strict minimum. Et on veut que ça continue comme ça.

Ainsi fonctionna la forêt pendant des décennies. La circonférence des grosses abeilles continua à gonfler au même rythme que le prix de leurs produits (et du péage), mais aucun des animaux ne pouvait plus s’en passer. La gelée royale, autrefois un confort exclusif, était devenue partie intégrante de la réalité de la forêt et du régime de maints animaux. Certains ermites comme le pic-bois et la grenouille se décidèrent à ne plus en consommer, mais ils étaient l’exception à la règle.

Ce faisant, de temps à autre (comme en 2006 et en 2019), le Clairement Royal Tigre Charmant passait faire un tour chez les abeilles. Certaines années, il se sentait particulièrement apicole et permettait aux abeilles d’en faire à leur tête, au grand désarroi des fourmis. D’autres, il avait un penchant pour les hordes de travailleuses et inculquait de nouvelles règles aux abeilles. (On parle ici des propositions d’instructions issues du CRTC.)

« C’est comme si notre Royal Tigre changeait de personnalité avec la pluie et le beau temps! » dit l’orignal au loup.

« En effet, répliqua le loup. C’est comme si c’était un nouveau tigre à chaque fois! » (Et le loup a raison: un nouveau Président du CRTC est nommé par le cabinet fédéral à chaque 5 ans environ.)

Par chance pour les animaux, les fourmis continuèrent leur mission d’approvisionnement marmeladique (oui, on parle encore d’internet) malgré les débâcles du Clairement Royal Tigre Charmant. Grâce à leur grand nombre, les fourmis permettaient aux animaux de la forêt de choisir la source de gelée royale leur plaisant le plus. Les prix baissèrent peu à peu, la concurrence faisant effet entre les centaines de fourmis. Toutefois, les prix demeurèrent hauts, les fourmis ne pouvant guère offrir le miel à plus bas prix que le péage des petites portes. (Par exemple, oxio paye les gros joueurs 36$ par mois en frais réseau pour pouvoir offrir un forfait à 50$ par mois.)

Facile de prendre du poids quand on reste assis sur son dard. — Hiller Goodspeed

Et cela nous amène au présent. Les fables ont toutes une morale et la nôtre est que… Et bien, que notre histoire n’est pas terminée. En temps normal, une fable a une conclusion lorsqu’on la raconte (ou, du moins, se solde par « et ils vécurent heureux pour toujours »), mais pour nous, aujourd’hui, notre conte s’écrit encore.

D’un côté, on a un futur sombre et pourri dont on entrevoit déjà le résultat entre les pans du rideau temporel. D’un autre côté, il y a de l’espoir, de quoi rendre tou·tes les Canadien·nes heureux·ses.

Je vous laisse deviner lequel est lequel.

Futur 1.

Dans sa grande sagesse ambivalente, le Clairement Royal Tigre Charmant décide de se marier à une des abeilles montgolfières. Il permet aux abeilles de rouler sur l’or en chargeant ce qu’elles veulent aux animaux ainsi qu’aux fourmis. Lentement, mais surement, les fourmis abandonnent leur mission d’approvisionnement ou se font racheter (métaphoriquement) par les abeilles, réduisant peu à peu la concurrence, jusqu’à ce que la forêt se retrouve sans fourmis et sans bas prix jusqu’à la nuit des temps.

Futur 2.

Dans sa grande sagesse ambivalente, le Clairement Royal Tigre Charmant réalise que les fourmis font un travail fichtrement bon et décide de leur porter main forte. Il ordonne aux abeilles de réduire le péage à un niveau plus juste, menant à une baisse généralisée du prix de l’accès à la gelée royale grâce aux fourmis et à leur concurrence. Les abeilles sont alors confrontées à un choix : soit elles continuent à vendre de la gelée royale aux animaux, devant se plier à la concurrence qui réduit les prix, soit elles laissent la vente directe aux fourmis et se concentrent plutôt à maintenir le système de ruches dans la forêt, faisant tout de même un énorme profit grâce au péage des centaines de fourmis.


Merci full à Hiller Goodspeed pour les adorables illustrations et shoutout à Francis pour son expertise et à David Purkis pour son mentorat littéraire et son adaptation. Article rédigé dans un français auquel je (Danilo) n’avais pas touché depuis plusieurs années.

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