Comment l'internet a changé l'aventure.
Éducation
29 juillet 2022

Comment l'internet a changé l'aventure.

Photo de l'auteur de l'article Nicolas Roulx
Nicolas Roulx
Expédition AKOR

Voici le deuxième article de notre série sur comment l’internet change à peu près tout ce qui nous entoure. Nicolas Roulx est un aventurier moderne (oui oui, ça existe encore) et il sait mieux que la plupart d’entre nous combien l’internet a changé notre relation avec la nature et l’aventure. Cet article, écrit par Nicolas, est une aventure en soi et nous amène au plus profond du Canada. On a incroyablement hâte qu’Expédition AKOR sorte son documentaire l’année prochaine. Ok, c’est parti.

Le 15 juin 1995 est une date marquante de l’histoire de l’exploration canadienne. Les explorateurs canadien et russe Richard Weber et Mikhail Malakhov terminaient un périple de 121 jours durant lequel ils ont atteint le pôle Nord et en sont revenus vivants, sans aucune aide extérieure. Pas de chiens de traineaux, pas de motoneige, pas de cerf-volant pour les tirer. Strictement la force de leurs muscles et de leur mental pour les guider dans ce défi herculéen, qu’aucun exportateur n’avait osé imaginer avant eux. Longtemps perçue comme impossible, cette épopée ne fut jamais répétée par la suite. Dans toute sa carrière d’athlète d’endurance, Weber réussit à atteindre 7 fois le pôle Nord en ski et en autonomie; c’est plus que quiconque dans l’Histoire. Il devint une référence mondiale en expéditions polaires.

Cinq jours après être revenu de cette expédition historique, Weber était en entrevue à la télévision de Radio-Canada pour raconter son périple. Le journaliste Raymond Saint-Pierre lui pose une question prévisible :

— À travers cette expérience, qu’avez-vous appris, et qu’est-ce qui vous rend le plus fier?

— Ma plus grande fierté, c’est d’avoir pu rester connecté avec 10 000 étudiants à travers le monde tout au long de l’expédition. Chaque jour, nous pouvions envoyer par satellite un message de 64 caractères, qui était ensuite relayé sur le système Internet, répondit candidement Weber.

Archives Radio-Canada : Exploration arctique Richard Weber

Influenceur avant l’heure s’il en est, cette réponse de Weber—une idole de longue date pour moi—frappa mon imaginaire alors que j’écoutais l’entrevue sur YouTube il y a quelques années. À ce moment de ma vie, j’étais moi-même très occupé à organiser une expédition de grande envergure dans l’Arctique.

En 2021, mon ami Guillaume Moreau et moi avons accompli l’expédition AKOR, qui consistait à traverser le Canada en entier dans l’axe Nord-Sud, strictement à force humaine. Un parcours que personne n’avait tenté jusqu’alors. Partis de l’île la plus nordique du pays (Ellesmere), nous avons avancé en ski, en canot et en vélo durant 234 jours pour franchir les 7600 km qui nous séparaient du point le plus au sud du Canada, en Ontario. Notre périple, ponctué de blizzards, d’ours polaires, d’attaques animales, de bris d’équipement, de blessures sérieuses, de peur et de doutes, se situe parmi les plus longues expéditions en milieu sauvage de l’histoire canadienne; probablement la plus longue depuis 1921. Un voyage audacieux, qui a su nous servir son lot d’imprévus.

La technologie de tous les possibles.

Vingt-six années se sont écoulées entre l’expédition monumentale de Richard Weber et l’expédition AKOR. Ce quart de siècle fut marqué par des progrès technologiques sans précédent : la démocratisation d’Internet, l’inondation du cyber espace par un flux de données d’une ampleur que le cerveau humain peine à concevoir ainsi que l’omniprésence des technologies de l’information dans notre vie quotidienne. Le monde qui a vu se dérouler l’expédition AKOR est drastiquement différent de celui qui a vu Richard Weber revenir du pôle Nord : on peine désormais à concevoir notre vie sans Internet. Tout comme il nous semble depuis longtemps impensable de nous priver de l’électricité.

Bien que l’existence d’Internet eût déjà un impact sur l’exploration du territoire en 1995, les possibilités demeuraient très restreintes… Weber pouvait communiquer chaque jour les plus récentes nouvelles de son périple avec le monde extérieur, mais avec 64 caractères, il fallait bien choisir l’anecdote à raconter! Pour l’époque, ce n’en était pas moins une révolution.

Affirmer qu’Internet—et plus globalement, toutes les technologies—ont changé l’exploration moderne est un lieu commun d’une ridicule évidence. On ne fait pas une expédition dans l’Arctique aujourd’hui comme on le faisait en 1900; ce sont deux expériences qui n’ont rien en commun. Oui, la traversée nord-sud du Canada que nous avons accomplie en aurait pu être accomplie au siècle dernier… Mais il aurait fallu beaucoup plus que 234 jours, et nous ne serions probablement pas revenus indemnes. La technologie était omniprésente dans notre aventure de 2021 et nous a sauvés à plusieurs reprises.

Tirer de lourds traineaux sur une banquise qui ne glisse pas tellement le froid est mordant est l’un des efforts les plus demandant pour le corps humain. Le 2e jour, nous n’avons avancé que de 6 km, sur un objectif de 20.

Littéralement chaque aspect de la préparation et de la réalisation d’une expédition de grande envergure est facilité par Internet, à commencer par l’analyse du territoire qu’on projette traverser.

Quand la NASA s’en mêle.

Quand on souhaite parcourir une région du globe à force humaine, la première étape consiste à déterminer si c’est réaliste. On procède donc à une analyse du terrain à distance, dans le confort de notre salon, grâce à des logiciels comme Google Earth, qui nous permettent de constater l’existence ou non de rivières et de lacs, de routes ou de grandes forêts. Un autre logiciel, celui-ci créé par la NASA et nommé Worldview, nous permet ensuite d’observer le territoire en temps réel chaque jour par des images satellites constamment actualisées. On peut donc savoir si les lacs et les rivières sont gelés ou non à une date précise de l’année, ou s’il reste de la neige dans la forêt. Finalement, le Service canadien des glaces, un organisme fédéral, met en ligne une carte des eaux canadiennes chaque semaine durant l’hiver. Cela permet de constater l’état de la banquise et ainsi de savoir s’il sera sécuritaire de la skier.

Nul besoin toutefois de faire des expéditions de plusieurs mois pour voir les avantages d’Internet dans l’organisation de nos randos et aventures du week-end. Des applications comme All Trails ou I over lander permettent à toutes et à tous de partager de l’information sur des sentiers de randonnée et des endroits pour camper, partout au Canada et dans le monde entier. Internet rend accessible une pléthore d’informations qui rend l’analyse d’un parcours colossalement plus aisé que ce qu’ont vécu Magellan et Samuel de Champlain.

Ce soir-là, sur la rivière Thelon, nous avons dû portager notre équipement pour traverser une barricade de blocs de glace issus de la débâcle printanière. Se promener dans ce labyrinthe de monolithes de glace est une expérience unique.

Mais la préparation d’une longue expédition ne s’arrête pas lorsqu’on a choisi un parcours. Il faut organiser la logistique relative aux points de ravitaillement de nourriture et d’équipement, aux plans d’urgence et aux contacts locaux qui peuvent nous aiguiller de leurs connaissances du territoire. Sans parler de la préparation de centaines de kilos de nourriture! Évidemment, toute cette besogne est adoucie par l’utilisation des réseaux sociaux. Plus besoin de se rencontrer en personne, ni même de s’appeler pour travailler en équipe et se séparer des tâches! Si on le souhaite, on peut simplement se tenir au courant de l’avancement du projet dans une conversation Messenger en continu.

Inutile de préciser que la recherche de commanditaires profite grandement des boites de courriels intuitives et des listes de contacts synchronisées sur le Cloud. Faire connaitre le projet et organiser une campagne promotionnelle pour lever des fonds est un vrai charme lorsqu’on maitrise les réseaux sociaux! Créer des vidéos captivantes qui commencent automatiquement sur Facebook et collecter des fonds sur un site web : plus besoin d’être un professionnel en communication pour y arriver. Suffit d’avoir un minimum de temps et d’intérêt! Après tout, YouTube regorge de tutoriels… Comme on dit : tout est dans tout!

Liens constants avec le monde extérieur.

Outre ses bénéfices lors de la préparation d’une expédition, c’est une fois sur le terrain, les pieds dans la boue, qu’Internet a l’impact le plus appréciable. Les prises de décision et l’analyse des risques sont grandement facilitées grâce à la communication avec nos proches par satellite. Bien que l’accès direct à Internet par satellite soit encore très couteux et hasardeux lorsqu’on est en région particulièrement éloignée, on peut tout de même demander des informations cruciales à notre équipe de soutien en ville, qui trouvera les réponses sur Internet et nous les transfèrera par téléphone satellite. Nous l’avons vécu à plusieurs reprises durant notre périple en 2021, notamment alors que nous avancions en tirant nos canots sur la glace au Nunavut, en pleine fonte des lacs et rivières. Nous étions censés remonter la rivière Back (un fleuve arctique spectaculaire) lorsque notre contact de sécurité basé à Québec, qui consultait régulièrement les images satellites disponibles sur Internet, nous a informés d’un problème : plusieurs tronçons de cette masse d'eau étaient toujours gelés et menaceraient de débâcler sous nos pieds si nous nous y aventurions. Le genre de situation où tout peut basculer en un claquement de doigts.

La technologie, malgré tous ses avantages, est inutile pour certains aspects d’une telle aventure. Pour cause de différends interpersonnels, Philippe (à droite) a choisi de quitter l’expédition 1 mois après l’avoir intégrée.

Nous avons donc choisi de contourner ces sections de rivière trop risquées par une chaine de lacs et de cours d’eau moins tumultueux. Ce contournement de 2 semaines nous permit de remonter une magnifique petite rivière, un bijou d'eau cristalline que très peu de gens ont pu fréquenter, et qui fraye son chemin dans un dédale de presqu'iles rocheuses évoquant un paysage lunaire. C’était majestueux, mais surtout, nous étions en sécurité. Grâce à Internet.

La rivière Montrésor est un secret bien gardé en plein cœur des Barrenlands du Nunavut. Très peu de gens foulent ses berges rocailleuses, qui lui confère une impression lunaire.

Qui plus est, communiquer avec la communauté de 10 000 personnes qui nous suivaient sur les réseaux sociaux était un jeu d’enfant! Nous pouvions envoyer notre position géographique quotidienne, qui était ensuite relayée sur notre site web. Nous pouvions même envoyer une infolettre hebdomadaire par courriel à 200 personnes qui s’y étaient inscrites pour recevoir de nos nouvelles! Internet permet de créer et d’entretenir un sentiment d’appartenance et de soutien qui change complètement l’expérience des gens qui nous suivent virtuellement.

Bref, les services rendus par Internet dans tout ce qui entoure l’exploration géographique moderne sont innombrables. La technologie en général a également transformé notre manière d’assurer notre sécurité, de nous orienter et d’avancer sur le territoire, notamment par l’utilisation d’un GPS, d’une balise de détresse ou d’un récepteur de prévisions météo. Dans le concret, Internet a révolutionné l’aventure.

Moins de doutes, plus de « fun » ?

Mais outre les considérations matérielles, le plus grand impact d’Internet en expédition se vit au niveau humain; celui du ressenti et des émotions. Comme la gestion des risques est plus facile grâce aux outils mentionnés plus haut, on évolue dans le territoire avec une plus grande paix d’esprit. Tout est plus prévisible, ce qui diminue le nombre de problèmes à résoudre, les doutes et la peur. On est toujours à un clic d’obtenir une réponse à nos questions. Au jour le jour, on vit l’aventure avec un sentiment de sécurité accru et un lien constant avec la société, ce que nos prédécesseurs du monde pré-internet n’ont pas connu.

Synchronisés avec nos balises GPS Inreach, nos cellulaires nous permettent d’utiliser des cartes topographiques et hydrographiques très précises.

Bien qu’il faille toujours mettre un pied devant l’autre lorsqu’on veut avancer, l’utilisation d’Internet participe aux mêmes apports de confort que les autres technologies utilisées en région éloignée : vêtements modernes et équipement de haute performance. À défi équivalent, les expéditions sont plus faciles qu’avant, et il est plus facile aussi d’en partager le fruit.


L’arrivée fracassante de la Toile dans l’univers de l’aventure en régions éloignées, c’est l’expression du transhumanisme appliqué au contexte des expéditions : dit simplement, les technologies permettent d’augmenter drastiquement les capacités humaines et de repousser les limites de ce qu’on considère comme appartenant au domaine du « possible ».

Sur un total de 2000 km de rivière à parcourir en canot, c’est à contresens que nous avons progressé le plus souvent. Cet effort physique use la patience, et l’épuisement guette sournoisement toute personne qui s’y adonne un peu trop longtemps.

L’Homo Sapiens d’aujourd’hui, augmenté par les technologies, est dénaturé de la manière dont il s’est déplacé sur le territoire pendant des milliers d’années. L’arrivée d’Internet, il y a une trentaine d’années, transforme profondément notre rapport à la nature et à l’aventure. Bien que ça ait démocratisé l’accès au plein air, rendant l’expérience plus accessible et moins risquée, l’innovation technologique dans ce domaine pose une réflexion de fond, qui entraine une redéfinition des concepts de l’aventure et de l’exploration. Cette réflexion s’articule autour de la question suivante : l’aventure dans sa forme aseptisée, sans imprévus, est-elle vraiment celle qu’on recherche?

La banquise est un environnement dynamique et s’y forment parfois des labyrinthes d’immenses blocs de glace concassés sur des centaines de kilomètres. Inutile de mentionner que cela constitue un cauchemar pour toute personne se déplaçant à force humaine, alors qu’on avance à environ 1 km/h.

Pour le meilleur et pour le pire.

Je pense que la soif d’aventure et de découvertes vécue par l’humain est universelle. L’idée de découvrir un territoire qui nous est inconnu, de voyager, de voir du pays, d’aiguiser nos sens en pleine nature sauvage, c’est de la drogue dure inscrite dans nos gènes depuis des dizaines de milliers d’années. On ne change pas cela en 30 ans. Ce fantasme de fouler des territoires spectaculaires en des régions lointaines—et de franchir ses propres limites en tant qu’humain—est précisément un fantasme et en a toutes les composantes : c’est un désir parfois inavoué ou inconscient, et lorsqu’on le réalise, il ne s’éteint pas. Il ne fait que se transformer pour devenir plus audacieux. Quand on réalise un fantasme, on repousse les limites du prochain, tout simplement. C’est ce qui explique que les voyageurs et voyageuses d’expérience vivent une désillusion en revenant au bercail et sont longtemps habités par un ardent désir de repartir. On peut être satisfait.e par une expédition ou un voyage, mais c’est rarement durable.

Après un ravitaillement de nourriture et un changement d’équipement à la communauté inuite de Gjoa Haven, nous avons dû tirer nos canots sur la banquise pendant 10 jours. Nous avons rencontré des lacs gelés pendant 1 mois.

Et comme Internet rend ces expériences plus prévisibles, moins dangereuses et plus faciles, on observe une sorte de surenchère. Pour retrouver l'adrénaline, l'euphorie, l'émerveillement, l'incertitude et l'éloignement que nous avions dans l’ère pré-internet, il faut désormais aller plus loin. Faire plus vite, plus impressionnant et plus téméraire. C’est donc la course aux premières ascensions de sommets, aux premières descentes de rivières et aux records de vitesse. Cela débouche sur des réalisations honorables et inspirantes, comme le récent record de vitesse de l’ascension des 14 sommets de plus de 8000 m par le Népalais Nirmal Purja (qui a fait l’objet d’un documentaire fracassant sur Netflix). Mais cela mène également à des scènes de grands désenchantements, comme les files d’attente de centaines d’alpinistes amateurs coincés sur l’Everest avant d’arriver au sommet.

@Minmsday/projectpossible

La géolocalisation programmée dans les publications Instagram et rendue publique sur Internet crée aussi des ravages écologiques lorsque se ruent des milliers d’individus dans le parc national ou le champ de tournesols pour se prendre en selfie au même endroit que le nouvel influenceur émergent. Pour montrer qu’eux aussi vivent des expériences exaltantes, qu’eux aussi voient du pays, qu’ils ont un côté « aventurier ».

© Kari Medig

Mais fondamentalement, l’aventure se définit par une expérience où l’humain est censé évoluer au gré d’évènements imprévisibles. Cette définition semble incompatible avec le caractère de plus en plus prévisible de nos activités en nature, puisque les imprévus, tant recherchés par les explorateurs dans l’âme, se raréfient à mesure que la technologie creuse son chemin jusque dans nos bagages d’expédition. Car si tout se passe exactement comme prévu chaque fois qu’on enfile notre sac à dos ou qu’on clip nos sacoches de vélo, il faut se rendre à l’évidence : l’aventure n’en est plus réellement une.

Internet a démocratisé le plein air et l’accès à la nature, mais cela s’effectue au prix d’une transformation radicale de notre relation avec l’aventure. La profondeur et l’étendue de ces transformations appartiennent à l’avenir, mais on les sous-estime probablement. Une chose est certaine : ouvrir son téléphone pour tester la réception cellulaire demeure un choix, pas une obligation! Sur la banquise du pôle Nord comme dans notre parc national de prédilection, il n’y a peut-être pas de réseau, mais comme on dit, la connexion est toujours excellente.

Exaltation surréelle à notre arrive au continent, après avoir traversé l’archipel des îles arctiques canadiennes en 66 jours de ski!

oxio reprend le micro pour dire qu’on est tellement reconnaissant à Nicolas d’Expédition AKOR. On n’est pas du genre à se taper le Canada de haut en bas sans un train, une voiture ou un avion et on n’aurait donc jamais pu écrire un aussi bon article. Gardez l’œil sur AKOR, car le documentaire sur cette expédition folle sort bientôt. (On vous fera signe quand le temps sera venu.)

Photo de l'auteur de l'article Nicolas Roulx
Nicolas Roulx
Expédition AKOR

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