Comment internet a changé notre rapport aux fantômes: Réflexion empathique sur le ghosting.
Éducation
13 juin 2022

Comment internet a changé notre rapport aux fantômes: Réflexion empathique sur le ghosting.

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Cet article a été écrit par les lovely personnes de Club Sexu pour notre série « Comment l’internet a changé… » Visitez leur site pour lire, voir et apprécier une foule de récits, jeux et événements qui aident à parler de sexualité de façon plus positive, ludique et inclusive. Hot.

SMS: Hey! C’était trop cool notre soirée.

SMS: Hey Hey…

SMS: …Ça vaaaaa?

SMS: Coucou toi! Pas de nouvelles, bonnes nouvelles!

SMS: Dispo ce soir pour un verre?

SMS: Tu peux me le dire si je t’intéresse pas hein…

SMS: Bon.

Casper, Tinder & l’écran hanté.

Les fantômes modernes ne se trouvent plus dans les caveaux des maisons centenaires abandonnées ou encore dans les cimetières lugubres éclairés par une pleine lune jaunâtre. Nope. Les fantômes modernes sont bien plus près de nous, derrière les écrans intelligents, révélés par une lumière blafarde, les yeux rougis; ils brillent par leur absence. Plus le temps passe, plus ils deviennent translucides.

Parfois, par les soirs de pleine lune en scorpion ou les nuits arrosées de shots de Fireball, ils reviennent nous hanter avec un savant You up? sussuré aux petites heures du matin.

Ça sonne une cloche? Ces fantômes étranges, c’est peut-être vous et moi, un·e voisin·e. ou un·e ami·e. Eh oui: nous sommes tous et toutes le Casper de quelqu’un·e!

Avec l’avènement des médias sociaux et des sites de rencontres, le ghosting a explosé dans la vie des êtres humains connectés par internet. Le phénomène s’est d’ailleurs accéléré pendant la pandémie, dans les relations professionnelles, avec la mise sur pause du travail en personne.1 Cette pratique, consistant à mettre fin à une relation avec une personne en interrompant sans avertissement ni explication toute communication et en ignorant les tentatives de reprise de contact, a d’ailleurs fait son apparition dans le dictionnaire anglais en 2015.

Plusieurs voient le ghosting comme le « syndrome d’une génération Tinder », biberonnée aux rencontres virtuelles. Dans les faits, on « ghoste » probablement davantage parce que la technologie le permet et le facilite. En même temps, ça devait être facile d’ignorer une vieille lettre cachetée à la cire envoyée par un prétendant d’un autre royaume en 1654. Bref. Ça, c’est un autre sujet.

Alors qu’on pourrait penser que les « ghostés » sont les seules grandes victimes de ce comportement à la mode, des études révèlent que les fantômes aussi ont le coeur gros parfois. Oui oui.

Selon Freedman et Powell, les personnes qui « ghostent » et les « ghostés » utilisaient des niveaux globaux similaires de mots à valence positive et négative pour décrire leurs expériences, mais les personnes qui ghostent étaient plus susceptibles d'exprimer de la culpabilité et du soulagement, tandis que les personnes ghostées expriment davantage de la tristesse et des sentiments blessés.2

Exacerbée par la numérisation des relations, cette forme de rupture, ou plutôt d’absence de rupture, peut être génératrice de blessures chez les personnes qui l’expérimentent. Sortons nos balayeuses ultra-puissantes et partons à la chasse aux fantômes! #ghostbusters

Une histoire sans fin qui laisse sur sa faim.

Devenu le symbole par excellence du rejet numérique, le ghosting est une vraie machine à créer des émotions troubles, colorées par l’incompréhension et la perte de pouvoir. En fermant une histoire sans l’écrire, le ghosting se tisse plutôt autour du narratif de la disparition. Quelque chose était là, puis, sans crier gare, ce quelque chose n’est plus. You blink, and it’s gone.

Devant une zone grise à remplir, le cerveau se met rapidement à tourner comme un hamster effréné sur sa roulette qui fait squick squick: Qu’est ce que j’ai fait? Est-ce que j’ai dit quelque chose qui n’a pas plu? Est-ce que je suis moche? Est-ce qu'il y avait un morceau de kale de quatre kilos entre mes deux palettes tout le long de notre date? Et cetera, et cetera.

Parce que le fantôme ne nous donne que du vide, on tente de broder autour pour se créer notre propre fin. On joue alors à devenir le/la romancièr·e de notre propre vie. Pas le choix! Et c’est très épuisant d’écrire cent versions du même roman. Trust me. Et pourtant, la raison du ghosting n’a peut-être rien à voir avec nous!

Comme l’apporte la chercheuse en sexologie et consultante au Club Sexu Sara Mathieu, l'exemple le plus intéressant est la relation « amour-haine » entretenue avec les applications de rencontre, qui fait en sorte qu'on puisse supprimer l'application sans avertissement et, par le fait même, ghoster certaines personnes avec qui on a échangé. Même après une date, plusieurs raisons pour « disparaître » peuvent tout simplement ne pas être liées à nous (vieille flamme qui revient, départ vers un autre pays, etc.).

Mais bon, c’est dans notre nature d’en faire tout un fromage personnel, hein?

Forcément, internet et tout ce qui vient avec (réseaux sociaux, sites de rencontre, jeux en ligne) sont des terrains fertiles pour le ghosting puisqu’ils facilitent l’anonymat, l’absence physique et le désengagement. D’un côté, on n’a pas à subir l’impact direct de notre disparition et, de l'autre, la présence « du ghosté » est uniformisée dans la multitude des autres personnes avec qui on discute via notre téléphone.

Mais une question semble planer (ou plutôt flotter, hihi): le ghosting, est-ce que c’est éthique? Ou, pour le dire de manière moins philosophique et manichéenne: est-ce que c’est une cheap shot et un manque d’empathie?

« On ne se devait rien, anyway. »

On a déjà entendu cette fameuse ligne. C’est d’ailleurs une notion qui me fascine, celle de ne pas se « devoir » quelque chose. Comme si le contrat social et romantique moderne, miné par un individualisme exacerbé par le numérique, réduisait nos contacts avec les autres à des transactions fragiles, guidées par nos désirs, nos humeurs et nos paresses.

Bon. Entendons-nous. C’est tout à fait normal de ne pas écrire une lettre d’adieu à Tommy qui nous a dit bonjour avec une photo non sollicitée de son scrotum, ou encore d’expliquer à chaque « hey :) » sur Tinder pourquoi, hélas, on ne poursuivra pas la quête de « the one » avec quelqu’un. Il faut savoir mettre ses énergies à la bonne place et protéger sa santé mentale en choisissant nos relations virtuelles.

But but but. Il semble que l’empathie et la bienveillance nous dictent aussi d’approcher de manière transparente et engagée les personnes avec qui nous avons entamé « quelque chose ».

Une étude menée en 2019 aux États-Unis propose de séparer les scénarios de ghosting à l’aide de quatre grandes lignes de force: sur le court-terme, sur le long-terme, de manière graduelle et de manière soudaine.3 Une personne qui ghoste soudainement sur le court terme, par exemple, pourrait ne plus répondre à nos messages d’un coup sec, mais revenir vers nous quelques semaines plus tard.

Cette même étude propose aux personnes prises avec une situation de ghosting de faire preuve d’empathie. Du côté de la personne qui ghoste, il s’agit de se mettre dans la peau de la personne à qui on ne donne pas de nouvelles et de se forcer pour simplement en « conclure », même si c’est short and sweet.

Gabarit de message à utiliser (de rien) : « Je ne veux pas te laisser dans le silence. Je ne sens pas assez de chimie pour qu’on se revoie. Je veux m’écouter là-dedans! Prends soin de toi ». Ça fesse, mais c’est clair!

Du côté de la personne ghostée, il importe de se rappeler que ce silence peut être l'intégration d'un mélange de norme sociale, de procrastination et de circonstances qui ne nous concernent tout simplement pas. Ce genre de réflexions peut nous aider à lâcher prise et à passer à autre chose.

*

Pléonasme alert! Moi, personnellement, je pense que du moment qu’une histoire commence à s’écrire avec quelqu’un, immense ou minuscule, qu’un partage authentique est nourri et qu’un lien est entretenu par les deux personnes, on se « doit » quelque chose.

Et ce quelque chose qu’on se doit, c’est de ne pas devenir le fantôme de l’autre. Ce quelque chose, c’est d’offrir le luxe d’une fin à quelqu’un·e avec qui on a tenté tant bien que mal de broder un début.

C’est intense hein? Devoir quelque chose. Ça clash avec l’ère du temps. Tiens, je me permet même d’inventer un adage, j’suis fou de même:

« Parce que je me suis ouvert·e à toi, et toi à moi, promettons-nous de ne pas venir nous hanter. »

Et, dans la veine d’un André Breton, un vrai de vrai fantôme #rip:

« Qui suis-je ? Si par exception je m'en rapportais plutôt à un adage: en effet pourquoi tout ne reviendrait-il pas à savoir qui je “ hante “ ? ».4

  1. Carlin, G., & Powers, S. (2021). “Ghosting” and its Impact on Professional Communication
  2. Freedman, G., Powell, D.N., Le, B. et Williams, K.D. (2022). Expériences émotionnelles de ghosting. Le Journal de psychologie sociale, 1-20.
  3. LeFebvre, L. E., Allen, M., Rasner, R. D., Garstad, S., Wilms, A., & Parrish, C. (2019). Ghosting in emerging adults’ romantic relationships: The digital dissolution disappearance strategy. Imagination, Cognition and Personality, 39(2), 125-150.
  4. BRETON, André. Nadja, Paris, NRF, 1928.
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