Comment l’internet a changé la langue.

Comment l’internet a changé la langue.

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Yeona Lee
Spécialiste service à la clientèle

Un mot de Julien Poirier-Malo. (C’est moi qui ai adapté l’article en français.)

L’évolution linguistique suscite toujours de vives réactions. Au Québec, chaque année qui passe vient avec son lot de controverses. Les jeunes parlent-ils moins bien français que leurs parents ? L’Office québécois de la langue française devrait-il créer des néologismes pour tous les anglicismes ? Devrait-on, oui ou non, dire « bon matin » ? Le débat reste aussi éternel que divisif, mais n’est pas propre aux communautés francophones. L’anglais, symbole ultime de l’hégémonie culturelle, n’est pas non plus imperméable aux influences. Plus que jamais secoué par le web, il se transforme, et non sans remise en question. Le phénomène a de quoi faire réfléchir même les plus ardents défenseurs de la langue de Leclerc.

Alors, on commence.

Anything that is alive is in a continual state of change and movement. - Robert Greene

On sait qu'une langue est vivante lorsqu'elle est en constante évolution. Nul besoin d’être un érudit pour réaliser que l'anglais de l'époque de Shakespeare est assez différent de l'anglais contemporain. Même à l’ère shakespearienne de l'anglais, des gens se plaignaient de tous les nouveaux mots qu'il inventait, affirmant que le poète contribuait à la dégradation de la langue anglaise. Le plus célèbre d’entre eux, Thomas Sprat, un évêque des années 1600, demanda un jour à la Cour royale s’ils pouvaient revenir à l'époque de la « pureté primitive », quand les choses étaient brèves et précises, préférant la langue des compatriotes à celle des « intellectuels et des savants ».1 Donc, si vous avez déjà utilisé l'expression anglaise « in a pickle », inventée par Shakespeare, sachez simplement que Thomas Sprat se retournait à ce moment dans sa tombe.

La résistance de Sprat aux changements linguistiques n’était et n'est pas rare. Pour preuve, mon enseignante d'anglais de dixième année avait elle-même des opinions assez puristes sur la langue. Je me souviens très bien d'une époque où elle retirait des points à n'importe quel travail d'écriture créative ou essai qui utilisait le mot « towards », déclarant que la seule forme correcte était « toward ». L’ajout d’un -s à la fin était à ses yeux simplement inacceptable. Ce n’est là qu'un exemple de toutes les règles de grammaire très spécifiques qu'elle nous faisait suivre et qui, avec le recul, ne tenaient pas vraiment la route.

Je peux imaginer que ceux qui partagent ces opinions doivent imploser chaque fois qu'ils ouvrent Twitter, car la langue anglaise continue d'évoluer à un rythme plus rapide que jamais. Cette transformation est en grande partie due à l’internet et à la facilité avec laquelle on peut désormais communiquer avec ceux qui ne font pas partie de nos cercles habituels. Alors que des mots comme « doomscrolling » et « fitspo », tous deux issus de phénomènes propres au web, sont de plus en plus utilisés, il s'ensuit une réaction négative de la part des baby-boomers les plus conservateurs et de la « police de la grammaire » autoproclamée.

Si les jeunes n'arrêtent pas de changer l’anglais

De façon typiquement intellectuelle, examinons maintenant les deux points de vue du débat. La dégradation de la langue est-elle une réalité, et devrions-nous nous en préoccuper ?

Est-ce qu’on abrutit la langue anglaise ?

Dans le film Idiocracy, sorti en 2006, le soldat Joe Bauers (joué par Luke Wilson) se réveille dans le futur après avoir participé à une expérience scientifique d'hibernation. Le film lui-même est une satire sociale d'un monde détruit par la commercialisation de masse et la surconsommation, et envahi par des idiots qui semblent accros à une boisson énergisante verte appelée « Brawndo ». L’un des aspects intéressants du film est la façon dont parlent ces idiots comparativement à Bauers, seule personne « intelligente » encore en vie.

On peut y voir le lien entre l'intellect et la langue. L'anglais, suggère-t-on, peut être abêti, que ce soit le symptôme ou la cause de la chute de la société. Or, de façon plus troublante encore, on remarque que les types d'anglais utilisés par les idiots dans Idiocracy existent dans la réalité, et qu’ils sont parlés principalement par des groupes minoritaires. Au début du film, le narrateur déclare que le protagoniste a du mal à communiquer avec les idiots parce que la langue anglaise, à ce moment, s'était « détériorée en un hybride de hillbilly, de Valley girl, d'inner-city slang et de divers grognements ». « Hillbilly » est un type d'anglais associé à une classe inférieure du Sud rural américain alors que « Valley girl », également péjoratif, fait référence au parler de certaines femmes aisées et désinvoltes trop préoccupées par leur statut social. L'utilisation « d’inner-city slang », généralement associé aux quartiers noirs pauvres des grandes villes, est quant à elle directement liée à la race et à la classe. Quelques scènes du film mettent d’ailleurs ces éléments en évidence :

  • « I got too many damn kids, I thought you was on the pill or some shit » → Les formulations telles que « you was », « we was », « they was » sont fréquentes dans l’anglais vernaculaire afro-américain (AAVE), et elles sont utilisées par l’un des premiers idiots que l’on voit dans le film.
  • « So you smart, huh? » → L’omission de la copule « are » est typique de l’AAVE.
  • « I’ve never seen no plants grow out of no toilet. » → L’utilisation de doubles négations est aussi typique de l’AAVE.

Il importe de mentionner que l’AAVE, dialecte anglais incroyablement structuré, est stigmatisé pour ses racines dans les communautés noires.2 Le racisme ne peut pas être exclu de nombreuses critiques qui l'entourent parce que d'autres formes d’argot anglais, tels que l'anglais californien, ne sont pas autant pointées du doigt. Le « surf-speak », tel que d'appeler les gens « brah » et dire que vous êtes « totally stoked », est même souvent adopté dans la culture populaire.

Dans l'histoire, les langues se sont toujours ramifiées en dialectes et variétés locales. Le français, l'italien et l'espagnol, pour ne nommer que celles-là, sont toutes nées du latin. L’anglais, de la même façon, n’a jamais été une langue statique. En vieil anglais, il était commun de qualifier de « gnashnab » un individu se plaignant constamment. Le mot est tombé en désuétude, bien qu’il n’y ait pas de pénurie de plaignards.

En bout de piste, l’objectif est de dire que la langue a toujours évolué, et qu’elle continuera de le faire. Au fur et à mesure que de nouveaux mots en remplacent d’anciens, on les adapte et les apprend selon nos besoins. En guise de célébration, la section suivante abordera l'un de mes mots préférés à nous avoir été offerts par l’internet.

SPAM SPAM SPAM

Si vous ne savez pas ce qu'est le Spam, il existe, au moment d’écrire ces lignes, deux définitions :

  1. produit de viande en conserve composé principalement de jambon ;
  2. messages non pertinents ou inappropriés envoyés sur l’internet à un grand nombre de destinataires.

La deuxième définition n'a vu le jour que dans les années 1980, mais pour mieux comprendre ses racines, il faut remonter de plusieurs décennies jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Les soldats étaient alors contraints de manger des boîtes de viande non périssables pour se nourrir.

Le Spam est devenu un élément tellement essentiel du régime alimentaire des soldats américains qu'ils ont finis par en être dégoûtés. En fait, il est même devenu courant à l’époque d'envoyer des messages haineux au fils du fondateur de l'entreprise.3 Ceci étant dit, si vous pensez qu’il y a là l’origine de la deuxième définition du Spam, vous vous trompez.

Le caractère incontournable du Spam dans tous les aspects de la vie a éventuellement abouti à un sketch de Monty Python diffusé dans les années 1970. On y voit deux clients envoyés dans un café où, une fois attablés, ils découvrent que chaque élément du menu semble contenir du Spam. Pour des raisons encore inconnues aujourd'hui, la séquence devint populaire parmi les programmeurs informatiques et lors de l’invention d’un programme visant à inonder le serveur de quelqu'un de données inutiles, les nerds commencèrent à le qualifier d'envoi de « spam ».4

Rapidement, la définition du mot s'imposa au sein du grand public, et fut officiellement ajoutée au New Oxford Dictionary of English en 1998.5

Quiconque parle anglais sait généralement ce que « spamming » signifie. La plupart des gens se sont probablement déjà plaints, ou ont été des gnashnabs, après avoir reçu des appels ou des courriels indésirables. L’expression s'est imbriquée dans notre lexique général, bien qu’elle soit relativement nouvelle dans l'histoire de la langue anglaise. Même un puriste de la langue qui se moque des nouvelles tendances linguistiques a probablement lui-même adopté la deuxième définition dans l'usage courant.

À la défense du gatekeeping.

On peut tous en convenir : le changement peut faire peur. Bien que l’on puisse constater la beauté dans l’évolution de la langue, rien n’empêche que vous ne vous sentiez un jour exclu d’un groupe dont certains membres ne parlent pas comme vous, comme l’a ressenti le soldat Joe Bauers avec les idiots. Ceci étant dit, cette fonction de la langue et de la société, que les linguistes appellent des « communautés de pratique », a toujours existé.6 Pour prendre un exemple biblique, dans le Livre des Juges, deux tribus sémitiques opposées, les Galaadites et les Éphraïmites, sont en guerre. Dans cette histoire tristement célèbre, les Galaadites mettent en place un blocus sur le Jourdain, capturant tous les Éphraïmiens qui tentent de regagner leur terre. L’opération s’avère cependant plus complexe qu’elle n’en a l’air, car les Ephraïmites ont une apparence peu différente de celle des Galaadites et parlent la même langue. La principale nuance s’exprime dans la prononciation du son sh, qu’ils ne peuvent reproduire parce qu’il n’existe pas dans leur dialecte. En fin de compte, les Galaadites gagneront la bataille en demandant simplement à tout soldat qui passe de prononcer le mot de passe « Shibboleth ». Ceux qui répondront « Sibboleth » seront tués sur place.

On peut voir une manifestation similaire dans le film Inglourious Basterds de Quentin Tarantino dans lequel le lieutenant Archie Hicox (joué par Michael Fassbender), agent double britannique, essaie d'infiltrer un groupe de nazis dans une taverne souterraine. Malgré sa capacité à parler couramment l'allemand, quoiqu'avec un léger accent, il fait une erreur qui le trahit et le conduit à son éventuelle disparition.

Dans la scène en question, Hicox commande trois verres de scotch en levant trois doigts. Le soldat nazi en face de lui, qui s'y attarde instantanément, réalise en un éclair que l’homme n'est pas allemand parce que la façon allemande de communiquer le chiffre trois consiste à brandir le pouce, l'index et le majeur. Un si petit détail révèle donc qu’Hicox est un espion britannique — un étranger qui, autrement, aurait peut-être pu s'infiltrer avec une relative facilité.

Même en cette époque moderne, il est incroyablement courant de faire semblant d'être quelqu'un que l’on n’est pas, bien que les enjeux ne soient peut-être pas aussi déterminants que lors d’une guerre ancienne ou d’une opération d’espionnage de la Seconde Guerre mondiale. Les communautés de pratique demeurent très investies dans l'éviction de quiconque tente d'infiltrer leurs cercles en ligne et l'indignation peut être assez vive lorsqu’un individu n'est pas celui qu'il prétend être. Par exemple, l'émission de téléréalité Catfish, diffusée pour la première fois en 2012, tente de déterminer qui est un « poisson-chat », soit quelqu'un qui crée un faux personnage en ligne, généralement avec l'intention de tromper ou d'escroquer. Dans un cas qui a secoué Twitter en 2019, un populaire utilisateur, identifiable par son pseudo @emoblackthot, s'est révélé être un homme noir cisgenre alors qu’il prétendait être une femme noire.7 Beaucoup se sont sentis dupés, compte tenu qu'il recevait fréquemment des dons Cash App de la part de ses abonnés pour avoir parlé de son « expérience » en tant que femme à la peau foncée souffrant d'endométriose, et allant jusqu'à donner des conseils sur la gestion des crampes menstruelles.

Les communautés sont importantes, et être en mesure d’en signaler l'appartenance peut parfois servir de méthode de protection. À l'ère d'internet, quiconque peut prétendre être quelqu'un d'autre, mais le démasquage devient assez facile quand une personne prétend faire partie d'une communauté de pratique qui n'est pas authentiquement la sienne. Les grandes entreprises sont la cible de moqueries sur une base presque quotidienne parce qu’elles abusent de l’AAVE en essayant de tendre la main à la génération Z. Il existe une page Twitter entière appelée aave struggle tweets (@aavenb), qui est dédiée à signaler l'utilisation incorrecte de l’AAVE par ceux qui tentent de s’en faire une identité à la mode sur le web.

L’équipe McD est genre, « je peux pas parler là, je fais un shift de grill chaud.
Comment ça se trame, jeunes compatriotes?

Parler couramment une langue ne signifie pas que l’on en comprend toujours 100% des mots. Le jargon juridique, par exemple, est assez difficile à comprendre pour un individu moyen s’il n'a jamais étudié le droit. Il en va de même pour n'importe quel domaine spécialisé, qu’il s’agisse de la médecine, la philosophie, l'art, etc. Plutôt que d'en faire un sujet de discorde, pourquoi ne pas embrasser les possibilités infinies qu'offre la langue ?

Calamus gladio fortior.

Si vous craignez encore que, de votre vivant, la langue anglaise ne vous devienne incompréhensible à cause de tous les mots d'argot qui semblent apparaître comme un jeu de la taupe, la liste « Words We’re Watching » de Merriam-Webster est un bon endroit pour se garder informé. On y affiche des mots qui circulent actuellement, mais qui n'ont pas encore été officiellement ajoutés au dictionnaire. Parmi eux, « sus » et « stonks », respectivement des dérivations des mots « suspect » et « stocks ». Récemment, la liste s’est allongée du mot « laggy » ce que nous, comme fournisseur de services Internet, ne souhaiterions même pas à notre pire ennemi.

En conclusion, laissez l’internet être un outil pour vous guider dans la naissance de tous les nouveaux mots et expressions sympathiques que notre langue a à offrir plutôt qu'un lieu de frustration. Et si un jour vous vous sentez mal de ne pas avoir compris assez rapidement un changement linguistique, rappelez-vous que même les phrases les plus à la mode peuvent un jour être considérées comme obsolètes. Cela dit, si vous préférez parler une langue qui ne changera pas, il vous restera toujours le latin.

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